Le douzième numéro de la revue de l'École Nationale Supérieure d'Architecture de Bretagne, autour d'un dossier sur le thème du désir en architecture.
En matière d'architecture, si l'on se fie aux traités inauguraux tels que ceux écrits par Vitruve et Alberti, le désir s'incarne dans l'expérience esthétique et la recherche d'une harmonie qui transcende la simple fonction utilitaire ou la rationalité constructive. Un édifice bien conçu incite le spectateur à désirer l'ordre et la vertu, contribuant ainsi à l'amélioration morale de la société. Au cours de l'histoire cependant, ce désir fondateur n'a eu de cesse de changer de forme. À l'austère sévérité de la Réforme s'oppose la volupté baroque. Face au « grand récit » des Modernes, l'ironie et l'humour postmodernes pèsent de tout leur poids. Aujourd'hui, le sentiment dominant de l'urgence climatique nous met en demeure d'agir paradoxalement avec « mesure » ; l'austérité sobre et frugale semble constituer une réponse immédiate, presque évidente, à l'insécurité de notre monde sous le signe de la catastrophe. Aussi, à l'heure de l'instabilité permanente, du désordre et de la crise perpétuelle, en quoi discuter du « désir » peut inviter à renouveler notre regard sur l'architecture aujourd'hui ?
Car si notre époque tâche de faire de son mieux (mais toujours avec moins) dans une soumission presque contrite à la « frugalité », au nom de la raison climatique, du refus de l'excès, elle ne parvient pas tout à fait à dissimuler son exact opposé : le désir du débordement, de la volupté et de l'extravagance. Il semble que l'éviction du désir ainsi que la contraction de l'architecture à une pure réponse fonctionnelleconstructive, évident l'architecture de toute signification. Mais comment qualifier ce désir ? S'agit-il d'une force d'attraction, d'une attente dont le contact avec le réel pourrait engendrer une certaine satisfaction, une forme d'accomplissement, ou tout au contraire d'une source de souffrance et de frustration ? Ce désir-là se réduirait-il alors à une tentative d'apaisement des tensions issues de nos pulsions les plus intimes ? Ou bien est-il question d'un mouvement psychique qui nous pousse inexorablement vers un objet-désir qui, s'il est sans rapport avec nos besoins, nous anime avec assez de passion pour tout emporter sur son trajet par la force de son élan vital ? À moins qu'il ne s'agisse de marcher au bord d'une « architecture nommée désir », à la marge, le long d'une ligne de crête fragile à la manière d'un équilibriste ? Est-ce que la tension fondamentale impulsée par le désir, suspendue entre espérance et exaucement, pourrait révéler l'essence même de la création ? Et si nous décidions de relancer enfin le désir, comme une aspiration au beau, à la fête et à la volupté créatrice ?
Peut-être devrions-nous alors « opposer la réalité du désir, à la fiction du besoin », pour nous faire les interprètes d'un langage inconscient à même de sublimer la matière tangible, afin d'en révéler les formes (positives comme négatives) dans le théâtre du monde ? Ouvrons donc le débat ! Les contributions pourront s'inscrire dans les axes suivants : Quelles sont les sources du désir de l'architecture et de la ville ? Ou qu'est-ce qui provoque le désir d'architecture ? (Approche esthétique, formelle, technique, technologique, etc.) Quelles pratiques de l'architecture désire-t-on ? (Formes de collaboration, d'exercice du métier, de renouvellement, etc.). Quels désirs nourrissent l'architecture ? (Vivre ensemble, événements festifs, etc.).