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La logique de l’escargot – Correspondance itinérante (+ CD)
Anne Calas [tous les titres]
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extrait
 
François Barré
La double vie d'Anne C.
(p. 16-17)



Les jours filent une toile qui nous enserre ; filent sans qu'on y pense, précipitant toute chose dans une course de dératés. Anne Calas a choisi la lenteur, les joies d'une dérive protocolaire, le parcours spiralo de et arrondissementier poussant l'être vagabond des centralités du premier arrondissement parisien jusqu'à un impossible bout du monde. L'escargot – animal affinitaire en forme de gris-gris – possède deux principes absolus qui se heurtent aux difficultés de la vie et à l'épreuve de l'infini : il pourrait laisser sa maison croitre sans limites mais alors, doté d'une riche propriété, il mourrait sous son poids ; sa spirale de cheminement pourrait le mener au-delà des au-delàs de l'univers mais sa lenteur et sa durée de vie s'y opposeraient absolument. Il lui faut donc arbitrer entre l'espérance et la désespérance, le songe et le mensonge. Il choisit, tout en bavant en silence sur les chemins du réel, d'évoquer de nouveaux horizons, la croissance frugale, la caracole révolutionnaire et l'hermaphrodisme. On est loin des images sac à dos du Guide du routard ; l'éloge de la lenteur n'est pas un renoncement mais une avancée (1).

Ce qui compte, c'est l'écart. Ce qui imperceptiblement ou visiblement instille une étrangeté au coeur du familier, léger inconfort de distinction ou vieille contrainte respiratoire ; cette distance prise ou subie, pure projection mentale, nuits de rêves et journées d'impatiences, fruits déguisés d'une autre vie possible. Ce peut être un embarcadère parfois, moment de lassitude active ou mûris-sement arrêté avant la menace de surir, apparu dans un matin de résolution, invitant à la plaisance de la fugue ou à la violence de la fuite. Ainsi possédons-nous des réserves – les appelle-t-on
des nourrices ? – pour un départ avec ou sans retour, entre Robinson et Robin des Bois pour trouver l'ile ou éprouver la justice. Ou simplement vivre le plaisir de troubler l'inexorable ordre des choses et sa propre image ; ouvrir un temps.

On l'aura compris, l'escargot a bon dos. Le projet d'Anne Calas, trace soudain cet écart. C'est une dérive avec protocole, un mouvement prémédité mais fantasque, un mouvement d'humeur mais joueuse ; pour mesurer entre les choses et les êtres un espacement singulier : une relation. Une preuve et une mise à l'épreuve, une autonomie proclamée ; un défi lancé ; cap ? Pas cap ? On ne boucle pas la boucle, c'est une spire. Entre spire et respire, l'air passe. Le tourbillon de la vie cela se chante aussi. Mais on se heurte aux mêmes difficultés que l'escargot, entre bornage et infini. Il est compliqué d'aller jusqu'au bout ; la Corse devient métaphore de l'ultime. Il aurait de toute façon été ridicule de buissonner en métaphysicienne, d'observer telle une astronome les nébuleuses spirales ou de rechercher l'astéroide B 612 pour y dessiner un mouton.

Il faut parfois s'éloigner pour trouver des proches, partir en lenteur, inventer un territoire de refus et de retrouvailles. Connaitre les gens, ceux qu'on ne voit pas. Et garder une garde rapprochée de correspondants, fondant et armant de leurs échos l'échappée belle, la belle fugueuse. L'idée d'une pléiade, d'une géographie du tendre qui serait joueuse et voyageuse, parentèle, amis d'épistoles et rencontres de hasards. Et son panache auquel se rallier, d'étape en étapes. Une double trame : la spire et le réseau, la résille (comme des bas de sept lieux). Ce qu'elle fait de ce qui lui arrive ? Ce qu'elle cache et vit sous la coquille. Ce qu'elle découvre de trésors et qu'elle partage, de rencontres, d'échanges, de médailles décernées, de clignements. Tout ce fatras précieux de la vie échangée contre tout un fatras merveilleux de la vie, allant, venant.

Tout a une fin et le retour est assuré. Mais tout peut recommencer, plus loin, plus longtemps, immobile dans un nouveau soi, dans un nouveau toi ou on the road again, sans esprit de retour et de recours. Le vortex qui descend en tournoyant et vous précipite vers le bas ou le courant d'air chaud qui tel un planeur vous fait spiraler et vous élever, peuvent à tout moment nous aspirer si nous ne savons être maitres du mouvement.
La pensée voyage à la vitesse du désir (2).

Ici dans ce jeu de correspondances elle tourbillonne et met en mouvement, vorticisme de vacances, broderie armoriée, percées toxiques, talent déployé, amitié, amitié.


1 La vitesse globale de la guérilla est celle du plus lent des guérilleros déclarait Che Guevarra célébrant avant le sous-commandant Marcos, l'inexorable travail du temps et en toute chose l'intensité
de la durée.
2 Malcolm de Chazal, Sens plastique, collection L'imaginaire, Gallimard, Paris, 1985.




Paris 1er
15.01.2008
Lettre n°1 à JMA
Jean-Michel Alberola
(p. 21-23)


Cher JMA

1 + 1 = 11
1 c'est vous. 11 c'est encore vous.

Vous êtes donc maillot jaune. Vous prenez la tête de la première étape dans cette hélicoïdale épopée. Une étape de plaine. L'étape de la reine. Peut-être vous retrouverai-je à celle de l'Index ? Ce sera la dernière. Nous mangerons du saucisson d'âne à la santé des funambules que nous sommes.

En attendant, il s'est passé un certain nombre d'événements depuis votre départ.

Il s'en était passé d'autres avant, que j'ignorais alors.

Que j'ignorais avant le rangement de l'œil voyageur dans votre bric-à-brac de poche. Avant les chemins blanchis au givre du levant, avant la neige tombée sur les villages nippons, avant ce rendez-vous au Café de Flore pour ce petit-déjeuner. Vous étiez rasé de près. Vous sentiez bon.

Je revois votre longue silhouette un peu voûtée, vos mains posées sur une table du premier étage, votre sourire amusé et votre enthousiasme alors que je vous exposais mon projet.

Je revois votre col de chemise impeccable. Votre regard.

Je ne vous ai jamais parlé de votre élégance. Sans doute parce qu'elle est si naturelle que je n'y avais jamais pensé avant d'y penser. Et puis j'ai lu qu'un certain B. vous avait traité de dandy et ça m'a fait rire. D'autres ensuite m'ont parlé de vos chaussures toujours choisies avec soin. Dois-je vous avouer que je ne les ai jamais regardées ? Je tâcherai d'y penser la prochaine fois que nous nous rencontrerons. Quand ? Ça je ne le sais pas. Ni vous non plus, ni personne d'ailleurs.

J'ai plaisir à penser à toutes ces choses que personne ne sait.

Autres événements. Avant. Après. Vous êtes donc parti au Japon. Ou plutôt reparti. Et moi je suis restée songeuse pensant à ce Bouyer de Fontenelle dont vous m'avez parlé ce jour-là. Pensant à La pluralité des mondes et à cette théorie des tourbillons qui tombe en effet vraiment bien dans l'affaire qui nous occupe.

La pluie tombe aussi aujourd'hui. Elle m'a surprise.

J'ai réussi à m'abriter sous les jupes de la reine Marie-Anne. Je l'ai trouvée dans la galerie sud du palais du Louvre. Quelques personnes étaient déjà là, allongées sous cette grande cloche de jupons, sous ce tipi géant, causant et devisant agréablement. Chacun était très courtois. J'ai pu faire sécher mes vêtements – c'est très vaste vous savez – et me reposer paresseusement tout l'après-midi. Il faisait bon et doux. Je somnolais un peu, bercée par le froissement de ses dessous. J'entendais des pas sur le parquet ciré qui craquait. Ne faites pas l'innocent, vous saviez bien que j'allais dire cela : que le parquet craquait. Les parquets craquent toujours. Et personne ne peut résister au plaisir de le dire. Il craquait, il craquait et le grand cric me croqua ! Et voilà. Voilà où nous en sommes.

Mais je ne vous en veux pas. Pas du tout. Bien au contraire.

Beaucoup plus tard dans la soirée, j'ai continué à penser à cette pauvre reine et à sa coiffure de chandelier renversé.

Croyez-vous qu'elle puisse dormir avec tous ces nœuds roses ?

Et ce long coussin oblong de plumes rouges et blanches qui semble sortir par l'arrière de son crâne et se répandre sur sa chevelure, vous l'aimez ?

Et ses joues peintes au sang de ses amants, vous les embrasseriez ?

Si vous la regardez bien, vous verrez qu'elle n'est pas revêche, elle est simplement triste depuis son voyage dans l'île aux Faisans.

La tristesse arrive par son œil gauche, s'écoule dans son œil droit et dégouline enfin sur la lèvre inférieure qui va bientôt vomir tout son ennui de confiture abandonnée sur la totalité de son décolleté. Je suis prête à le parier. Ainsi son grand mouchoir de fil pourra servir. Il est si grand qu'on le dirait prêt à éponger toute l'eau de la Bidassoa.

J'ai remarqué que 2 doigts de sa main gauche sont glissés dessous le tissu, le pouce et l'auriculaire. 2.
2 + 0 = 20. Le compte y est.

Peut-être un malacologue verrait-il dans tous les zigzags qui cheminent au bas de sa robe, sur ses manches et sur ses hanches, un fameux sujet de recherches. À moins que ce ne soit la trace de ses larmes ? Le savez-vous, vous ? Juste avant la tombée de la nuit, j'ai passé un moment à la buée de la fenêtre à regarder l'homme qui marchait sur le quai, le long du fleuve. Parfois, il s'arrêtait, cherchait visiblement quelque chose dans les anfractuosités du mur. Il passait la main, comme ça, l'air de rien. Puis il repartait, s'arrêtait de nouveau, cherchait encore, se pliait en deux comme pour me faire de loin une salutation, les mains sur les genoux. Comme pour me dire : je sais que vous me regardez, alors c'est pour vous que je me plie et que je me déplie. Il m'a semblé qu'il avait trouvé ce qu'il cherchait.

Il a fait mine de regarder l'heure, vérification à droite, à gauche, puis il a disparu.

J'ai encore le vertige en pensant que je le voyais sans doute pour la dernière fois de ma vie. Comme lorsque je traverse un village et que je sais confusément que je n'y reviendrai jamais.

Cela vous arrive-t-il à vous aussi ?

Mais je crains de vous ennuyer avec toutes mes questions.
À votre retour, n'oubliez pas de me donner de vos nouvelles.

Bien à vous,

AC


P.S. J'ai oublié de vous dire : en 1912, Georges Darien a perdu les élections dans le 1er arrondissement de Paris.
 
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