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Suspended Spaces – Famagusta n° 01
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Préface


L'Europe politique contemporaine se construit sur un principe de disparition des frontières physiques. L'espace Schengen voit peu à peu s'effacer les lignes frontières entre les membres de l'Union européenne, gommant symboliquement ce qui fut à l'origine des conflits mondiaux du siècle dernier. Cependant, ponctuellement et avec une violence manifeste, des espaces frontières, des zones tampons, des suspended spaces, inquiètent la géographie européenne comme autant de points de crispations.
La ville de Famagusta à Chypre est l'un de ces points. Ville en partie close, vidée de ses habitants en 48 heures, occupée par l'armée turque et gardée par les forces des Nations Unies depuis 1974, année de la fin du conflit armé entre la Grèce et la Turquie, Famagusta est dans l'ouvrage Suspended spaces métaphore d'une construction esthétique et politique.

En août 1974, Famagusta est encore un ville balnéaire destinée à se développer avec le tourisme de masse. Des immeubles, des hôtels, des résidences de style moderne sont en construction. Depuis plus de 35 ans, inachevés pour beaucoup, ils offrent leur carcasse aux regards. Dans la ville desertée par les humains, la faune et la flore s'épanouissent. Non loin, de l'autre côté des barbelés, dans des décors modelés, des touristes du monde entier prennent aujourd'hui le soleil sur la plage. Non loin, des complexes hôteliers à l'architecture similaire prospèrent. A peine plus loin, des immigrés clandestins échouent sur les côtes, cherchant une entrée vers l'Europe.
La promiscuité de ces réalités compose l'étrangeté de la ville et fournit dans le livre autant d'axes de questionnement.

Famagusta est à la fois une abérration et une clé.

Famagusta est un point de départ déconcertant pour un projet collectif car outre le fait qu'elle n'est physiquement accessible que par ses extérieurs, même ses alentours échappent. Si la guerre de 1974 reste parfois en mémoire, beaucoup ignorent l'existence de cette ville désertée, ne connaissent en rien les termes de la non résolution du problème chypriote. D'ailleurs, le conflit ne date pas forcément de l'attaque de l'armée turque en 1974 ; des conflits meurtriers ont lieu dès 1958 alors que l'île est encore sous mandat anglais. Et, l'histoire de Chypre est celle de guerres, d'invasions successives. Depuis l'antiquité, l'île a été perse, romaine, byzantine, chrétienne puis turque. En 1878, elle passe sous mandat britannique. En 1960, elle devient la République de Chypre, indépendante. Suite à l'intervention de l'armée turque en 1974, l'île est ensuite coupée en deux, 30 % de l'île est turque chypriote. En 1983, La République turque de Chypre Nord est déclarée mais seulement reconnue par la Turquie et non par la communauté internationale.
L'histoire de Chypre n'est ni évidente, ni résolue, ni consensuelle. Et l'objet de cet ouvrage n'est certainement pas de fournir de réponses, ou d'esquisser de solutions mais plutôt de formuler des interrogations, des incertitudes, de ménager des approches. Un travail de mémoire s'excerce aussi à travers les lectures du présent et son pendant inéluctable est un questionnement politique.

Depuis Famagusta est une manière de penser l'Europe à partir de ses marges, de ses absences, de ses oublis, de ses altérités.
Avec et par delà la question chypriote, le projet Suspended spaces est l'expérimentation collective d'un déplacement intellectuel et plastique dont la ville de Famagusta est un paradigme.

Il est sans doute possible de comprendre cette démarche comme l'exercice simple de ce qu'Emmanuel Kant nommait le « droit de visite », celui de s'exposer à l'étranger comme étranger. Le droit de visite est inscrit dans une temporalité éphémère, il ne peut s'exercer qu'en passant. La terre appartient à tout le monde et peut être visitée sans restriction aucune, précisément « en vertu du droit de la commune possession de la surface de la terre ». C'est un droit reconnu pour tous et en tous lieux. Ce n'est pas une production historique mais un attribut naturel de la condition humaine. Emmanuel Kant voit en ce droit et en son corrolaire, l'hospitalité, le fondement d'un droit cosmopolite, condition de la paix universelle (1).
Par delà tout utopisme, il s'agit d'exercer le statut de citoyen, au-delà des frontières : accepter le déplacement en toute curiosité, en toute émotivité, comme un espace de travail. L'écart d'un voyage qui ne serait pas unique « loisir » mais postulat collectif de recherches.

Le projet Suspended spaces-Famagusta se joue en plusieurs temps : une équipe de chercheurs internationaux proposent une résidence à Chypre. Là, penseurs, écrivains, artistes se confrontent à Famagusta. De cette rencontre « avec le terrain », naît une exposition à Amiens. Puis, en un troisième temps ressaissisant les deux premiers se construit cet ouvrage.
Ici, dialoguent propositions visuelles, plastiques et textuelles. Artistes et auteurs investissent de propositions originales (portfolios, essais, discussions) l'espace du livre. Sans aucune volonté de consensus, Suspended spaces - Famagusta exprime l'hétérogénéité des points de vue portés sur une réalité historique et politique complexe aux marges intérieures de l'Europe. En filigrane, il s'agit également de questionner les conditions de productions, de pensées et de pratiques artistiques actuelles à l'intérieur de ce déplacement premier, de cet écart proposé comme postulat.
L'ouvrage se construit en 4 temps (situations, positions, orientations, productions) dessinant ainsi une cartologie sensible et intellectuelle où les propositions textuelles et visuelles s'enchaînent, se répondent, se contredisent parfois. Il importait de ne pas offrir de lecture uniforme mais d'orchestrer dans l'ouvrage une dynamique qui préserve au mieux la singularité des proposittions. Il n'y aurait pas d'un côté la théorie, de l'autre la pratique mais des recherches parallèles, en discussion.
Sans être au sens strict une méthode de recherches, Suspended spaces propose un modus operandi qui s'adapte et se redéfinit en fonction du territoire auquel il s'attache. Le projet est donc à vocation migratoire, Suspended spaces - Famagusta est le premier chapitre.


1. Le droit de visite est justifié par deux principes ; le premier est « le droit qu’a l’étranger, à son arrivée dans le territoire d’autrui, de ne pas y être traité en ennemi », tant qu’il n’offense personne. Le second est « le droit qu’a tout homme de se proposer comme membre de la société, en vertu du droit de commune possession de la surface de la terre sur laquelle, en tant que sphérique, ils ne peuvent se disperser à l’infini; il faut donc qu’ils se supportent les uns à côté des autres, personne n’ayant originairement le droit de se trouver à un endroit de la terre plutôt qu’à un autre ».
Kant, Projet de paix perpétuelle, Paris, Hatier, 1988, VIII 358 p. 42
 
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