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Random Order – Robert Rauschenberg et la néo-avant-garde
Branden W. Joseph [see all titles]
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Préface à l'édition française
Branden W. Joseph
(extrait, p. 13-15)


Random Order a paru initialement à la fin de l'été 2003. Il convenait sans doute mieux alors, et c'est encore le cas aujourd'hui, de l'aborder moins comme une monographie exhaustive, couvrant tous les aspects de l'art de Rauschenberg, que comme un essai au long cours visant à théoriser certaines facettes de sa production dans leurs implications les plus radicales et les plus incisives. La tâche entreprise par ce livre est à la fois spéculative et volontairement partiale, puisqu'il se propose de lire les deux premières décennies de la production de l'artiste à travers le prisme de son association avec le compositeur expérimental que fut John Cage. Random Order met ainsi en relief une poignée de tropes critiques et théoriques qui réunissent Rauschenberg et Cage – tels l'indétermination, la transparence, la multiplicité, la répétition et le vide (ou, pour être plus précis quant à ces deux derniers, leur impossibilité) – et d'examiner ceux-ci en regard de la réception ou des affinités de l'artiste et du compositeur avec la pensée d'Henri Bergson, de Michel Carrouges et d'Antonin Artaud, entre autres.
En choisissant de poursuivre cette trajectoire particulière, Random Order minimise quelques-unes des opérations signifiantes les plus traditionnelles telles que, parfois, d'évidents jeux de mots ou calembours mis en œuvre dans certains Combines, Combine paintings, sérigraphies et dessins par transfert. Bien que de pareilles œuvres, ainsi que je l'ai noté, aient partie liée avec la signification (étant à leur manière aussi loquaces que sont, à l'inverse, muettes les White Paintings et peintures noires de Rauschenberg), la perspective depuis laquelle je les ai abordées mettait l'accent sur l'importance de leurs instabilités sémiotiques, de leurs fissures et déplacements capricieux du sens, au détriment des manières dont elles pourraient, de façon tout aussi suggestive, fusionner matière et signification, signe et objet physique – une tendance que j'ai quelque peu redressée dans mes écrits ultérieurs consacrés à l'œuvre de Rauschenberg (1).
L'accent mis dans ce livre sur la proximité de Rauschenberg et Cage a pour complément la focalisation sur une réception ou une interprétation particulière de l'œuvre du compositeur américain. En effet, le John Cage qui figure dans ces pages s'avérera probablement plus familier aux lecteurs français qu'à ceux de la version originale anglaise du livre, dans la mesure où ma compréhension de son esthétique fut marquée de manière décisive par les écrits de Daniel Charles (en particulier son essai « Musique et an-archie ») et de Gilles Deleuze et Félix Guattari qui (suivant en partie l'exemple de Charles) adoptèrent et développèrent la notion d'« expérimentation » propre à Cage (2). Dès lors, ce dernier est situé ici dans la perspective du poststructuralisme, et non dans celle de l'esthétique négative de l'École de Francfort, laquelle a fortement marqué sa réception par l'histoire de l'art dans le cadre des discussions relatives à la néo-avant-garde aux États-Unis.
Aussi important que la dette évidente et inépuisable contractée par Random Order à l'égard d'une série de penseurs français (non seulement Deleuze et Guattari, mais encore Jacques Derrida, Georges Bataille, Paul Virilio et Michel Foucault) fut le modèle incarné par Michael Hardt et Antonio Negri dont le livre Empire, alors à peine publié, proposait une historicisation et une interprétation nouvelles du postmodernisme en s'inscrivant dans la perspective du Mouvement Autonome italien (3). Avec Empire, Hardt et Negri redéfinissent l'ère postmoderne, associée habituellement à la fin du progrès historique et à l'avènement d'un pastiche éclectique de styles surannés, comme manifestation d'une transition (qu'ils nomment postmodernisation) vers un régime socio-économique caractérisé par des pratiques de travail de type post-fordiste, des identités subjectives hybrides, des flux de population globalisés et des moyens de contrôle informatique de plus en plus souples. Aussitôt que le terme « post-Moderne » entra dans le lexique de l'histoire de l'art nord-américaine, via Leo Steinberg et ses « Reflections on the State of Criticism », il fut associé de près à Rauschenberg (4). Bien que l'argument de Hardt et Negri ait fondamentalement mis à l'épreuve le paradigme même du postmodernisme tel qu'il fut développé à travers certains des textes les plus importants de la critique d'art des années 1980, la production de Rauschenberg semble toutefois avoir au moins autant de prise sur leur nouveau cadre théorique que sur celui qu'ils envisageaient de complexifier ou de déplacer. Par conséquent, un second élément de la tâche que s'est fixé Random Order (non sans liens avec le premier, étant donné le rôle important joué de longue date par Cage au regard des théories du postmodernisme) fut de revisiter l'esthétique postmoderne de Rauschenberg dans une perspective théorique qui coïncide avec celle de la postmodernisation.


1 Cf. Branden W. Joseph, « Rauschenberg's Refusal », dans Robert Rauschenberg: Combines, Los Angeles, The Museum of Contemporary Art, 2005, pp. 257-283 ; et « BL(U)BROB TRRRCRRAATCHURBUP : Bob Rauschenberg in Swedish Birdcall », Konsthistorisk Tidskrift/ Journal of Art History, vol. 76, nº 1-2, 2007, pp. 6-26. D'autres écrits sur Rauschenberg : « The Gap and the Frame », October, vol. 117, été 2006, pp. 44-70 ; « Ambition : A Telegraphic Journey through Thirty Years of Rauschenberg's Production », dans Robert Rauschenberg Travelling '70-'76, Naples, Museo d'Arte Contemporanea Donnaregina, 2008, pp. 147-170 ; et « Media Player », Artforum, vol. 47, nº 1, septembre 2008, pp. 438-441 et p. 492.
2 Daniel Charles, « Musique et an-archie » [1971], dans Gloses sur John Cage, Paris, Union Générale d'Éditions, 1978, pp. 91-109 ; Gilles Deleuze et Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 1. L'Anti-Œdipe, Paris, Éditions de Minuit, 1972, p. 445.
3 Michael Hardt et Antonio Negri, Empire [2000], trad. de l'anglais par Denis-Armand Canal, Paris, Union Générale d'éditions, coll. 10/18, 2004.
4 Leo Steinberg, « Reflections on the State of Criticism » [1972], dans Branden W. Joseph (éd.) Robert Rauschenberg, Cambridge (Mass.), MIT Press, 2002, pp. 7-37.
 
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